déc 31

IMGP4112C’est la tendance du moment, tout le monde fait un bilan de l’année 2009 avant d’attaquer la nouvelle année 2010. Je voudrais, comme je l’ai écrit précédemment, faire un bilan de mon séjour béninois avant d’attaquer le chantier de mon bilan 2009. Je vous ai dressé un bilan financier la dernière fois de mon action et je voudrais maintenant, revenir sur un bilan plus humain. J’ai connu de grandes joies et le réveillon du 24 décembre restera un de mes plus beaux souvenirs. Je ne vous ai pas conté une anecdote qu’Aurélie m’a raconté il y a 2 jours alors que j’étais chez elle à Cotonou, invité pour un apéro. Elle me racontait qu’elle était à Togbota, assise par terre devant l’écran de cinéma composé d’un drap blanc que nous avions tendu sur le mur de l’école. A ses côtés, une fillette était subjuguée par le spectacle du “Roi Lion“ qui se déroulait sous ses yeux. Elle s’est penchée à un moment vers Aurélie et elle lui a posé la question suivante : “comment ont-il fait pour apprendre à parler aux animaux ?“. J’ai trouvé cette réflexion touchante de naïveté. Aurélie entreprit de lui expliquer que c’était un dessin animé et que les animaux n’étaient pas réels mais la fillette n’a pas semblé comprendre. C’est quoi un dessin animé quand on a jamais vu la télévision de sa vie ? Sa réflexion révèle l’écart qui sépare nos cultures. Il existe encore des havres de paix sur Terre où l’homme occidental n’a pas encore exporté sa culture. Faut-il s’en réjouir et être heureux, assez égoïstement, de disposer encore de “réserves d’émerveillement“ pour nous les blancs en vacances ou bien conviendrait-il mieux de leur apporter le progrès industriel ? Je n’ai pas de réponse à cette question mais ils semblaient tellement heureux d’assister à un tel spectacle que je me demande si, finalement, un peu de “technologie contrôlée“ ne leur ferait pas de mal. Il y a aussi les partisans du “ne touchons pas à leur culture et laissons les vivre à l’âge de pierre, ainsi, les touristes pourront toujours rapporter de leurs voyages des souvenirs atypiques et farouchement drôles dont ils pourront parler à table avec leurs amis“… ou sur leur blog comme je suis en train de le faire. Cas de conscience intéressant, non ?

Ce voyage a été épuisant pour moi. Bizarrement, je me suis reposé la tête et je me sens prêt à être créatif pour l’année 2010, mais dans le même temps, je ressens une grande lassitude physique. J’ai des courbatures de partout et hier après-midi, je suis sorti pour aller faire des courses au Monoprix et ce simple geste m’a paru pendant quelques instants bien étrange. J’avais la sensation d’être un étranger dans ma ville. Je dévisageais mes concitoyens et je me suis même demandé ce que je faisais là, dans les rayons débordant d’offres promotionnelles et de victuailles pour “le réveillon du nouvel an“. Le contraste était intense. Contraste météorologique d’abord car je suis passé de 35 C° à 12 C° en 48 heures et contraste commercial ensuite où je suis passé de la petite épicerie vendant 5 articles (toujours les mêmes : boîtes de sardines, Vache qui Rit, lait concentré etc.) à une surface commerciale sur 2 étages avec 17 marques de dentifrices différentes. Retour brutal et il me faudra quelques jours encore pour “atterrir“ dans ce monde auquel j’appartiens.
Je ne suis pas revenu qu’avec de bons souvenirs du Bénin. Certaines images hantent mes nuits : que va devenir le petit David qui souffre de malnutrition (voir photo) ? Son père va-t-il continuer à le maltraiter ? Comment va se passer la prochaine distribution de vêtements et de livres scolaires ? Y aura-t-il ces mêmes scènes de guerre civile ? Les 2 enfants nés le soir du 24 décembre survivront-ils à leurs 5 ans (beaucoup meurent avant) ? Voilà mes questions, mes angoisses. Je sais qu’elles s’atténueront avec le temps. Le temps efface tout et il panse les plaies les plus infectées alors je vais me donner du temps. Il y avait un écriteau sur le mur d’un hôtel à Cotonou qui disait qu’il fallait “accepter les décisions du Seigneur, quelles qu’elles soient, bonnes ou mauvaises car de toutes les façons, seul le Très Haut savait ce qui était bon pour nous et que les malheurs du jour pouvaient être les graines des bonheurs de demain“. Accepter son destin en quelque sorte. C’est leur philosophie de vie. A un chauffeur de zem à qui je demandais ce qu’il allait demander à Dieu pour 2010, il m’a répondu : “je vais le remercier de m’avoir donné une année de plus à vivre“. Que rajouter à cela ?

Je vous souhaite, à tous qui lirez ces lignes, de vivre une année de plus en 2010. Vivez la intensément, vivez là à fond, sans perdre de temps et sans vous poser de questions. C’est pas facile et je dois confesser que je ne suis jamais arrivé à faire mienne cette philosophie mais je vais essayer en 2010. Vous m’aiderez ?

déc 29

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Aujourd’hui, nous avons eu l’honneur d’être l’invité d’Eugène chez lui. Il ne le fait jamais d’ordinaire avec des “yovos“ (blancs) et c’est donc dans nos petits souliers que nous nous sommes rendus chez lui à 25 minutes de zem de notre logement. Sur place, sa fiancée, Romaine, et sa sœur, la ravissante Véronique, nous attendaient dans le modeste logis occupé par notre hôte. Son habitation est composée d’un petit salon où une TV était allumée, une chambre unique avec  matelas et au fond, une cuisine/salle de bain. 30 mètres carrés à vue de nez. Il vit ici avec sa sœur, étudiante en psychologie et Romaine vient de temps en temps lui rendre visite. On rentre chez lui par un portail métallique qui découvre une étroite allée bétonnée de 3 mètres de large, bordée de chaque côté par des portes d’entrée, toutes ouvertes. Une sorte de lotissement où chacun vit côte à côte. Des enfants jouaient dans cette allée et entraient librement chez les uns et les autres (mais surtout chez nous, vu que l’arrivée de “yovos“ a été vécu comme un événement). Véronique et Romaine avait préparé de la graine avec des légumes et du lapin et c’était délicieux. Nous avons arrosé tout cela de “sucrerie“ (le soda est appelé ainsi ici) puis nous avons pris congé. Peut-être que ce soir, elles nous retrouveront au restaurant où nous avons prévu de prendre notre dernier repas avec toute l’équipe d’Urgence Bénin, avant le décollage à 3h00 du matin vers Casablanca puis Marseille. Pas d’escale au Togo cette fois-ci !

Je voudrais faire le bilan de notre action avant de rentrer : Ana a dépensé 150 €, sur 270 € de dons, en médicaments pour le dispensaire. Moi, j’en suis à 918 € dépensés sur 1 115 € de dons. Le reste, le solde, servira à envoyer les affaires que nous n’avons pas pu prendre avec nous, soit 317 € (environ 5 cartons). Nous avons préféré ne pas “trop“ acheter et distribuer d’un seul coup mais étaler dans le temps car je pense qu’il y a déjà eu “overdose“ avec tout ce que nous avons offert. Ils n’ont rien pour vivre la plupart du temps et tout d’un coup, nous sommes arrivés les bras chargés de cadeaux, ce qui n’est peut-être pas la meilleure des choses pour eux. Une personne comme Eugène, qui est salarié d’une ONG, qui a fait des études et qui gagne bien sa vie, a un salaire de 250 €/mois donc, imaginez ce que les 1000 € que nous avons dépensé sur place, représentent ! C’est colossal mais c’est une bonne chose d’avoir aidé l’économie du pays en “consommant“ et en “achetant“ sur places des biens manufacturés.

Je ferai un bilan plus “humain“ dans l’avion car il y a beaucoup à dire.

Je voudrais vous remercier, tous. Ceux qui m’ont aidé dans mon entreprise et tous ceux qui ont suivi mes “aventures“ sur ce blog (100 personnes en moyenne par jour !). Je voulais juste vous rendre compte de la vie d’ici et vous livrer, souvent de façon “brut“, mes impressions et mes émotions telles que je les ressentais. Je reviendrai ici avec mes enfants sans doute cet été. Je leurs avais promis et je pense que cela leur fera le plus grand bien de voir un pays du tiers-monde où il n’y a pas de cinéma (pas un seul dans tout le Bénin !), ni supermarché, ni Toys’r Us. Je me suis même déjà renseigné sur la capacité d’accueil à l’hôtel et j’ai hâte de leur présenter Wilfried !

déc 28

IMG_0447Ce matin, je ne me suis pas levé trop tard et je suis sorti sur la terrasse de l’Ancrage, sous un auvent où Wilfried s’affairait déjà, un balai à la main. “Donne moi ton tee-shirt, je vais faire une lessive“ m’intima-t-il avec un large sourire. “Tu sais, merci pour le tissu. Je suis allé chez le couturier ce matin et il va me faire une chemise que je mettrai pour le 31“. Il était déjà allé chez le couturier, à la première heure, pour lui commander sa chemise dans le tissu qu’Ana et moi lui avons offert hier en revenant du marché.

Je lui ai tendu mon tee-shirt alors qu’il m’amenait un bon jus d’ananas et je me suis mis à écrire mon prochain portrait pour l’émission de France 3. Cette coupure m’a fait un bien fou. Grâce à Ana (hommage lui soit rendu), je n’ai eu à penser à rien durant mon séjour et je n’ai fait que suivre ses directives (ses ordres ?) sans jamais me soucier de rien. Cela m’a fait du bien d’être “pris en charge“ et je suis gonflé à bloc pour démarrer 2010.

Vers 11h00, croyant qu’elle était décédée durant son sommeil, je suis allé la contempler dans son lit. La cage thoracique se soulevait avec la régularité d’un RER : ouf, elle n’était pas morte. Tant mieux car j’en ai encore besoin. J’ai pris mon appareil photo afin d’immortaliser l’instant et ce n’est qu’au bout de 5 clichés pris à bout portant avec le flash, qu’elle a ouvert un œil en râlant d’une voix pâteuse “mais qu’est-ce tu fous !? Il est quelle heure ?“. Après une (nécessaire) douche et le maquillage quotidien (nécessaire lui aussi) qu’elle inflige à sa peau, nous étions prêts à nous rendre à la grande librairie pour acheter des dictionnaires aux enfants de Togbota qui n’en avaient pas eu. A ce propos, j’ai reçu un mail touchant de mon ami Niaquoué hier soir dans lequel il proposait de me faire un deuxième virement bancaire. Je sais que le chinois est fourbe par nature et qu’ils finiront tous un jour par nous faire frire dans de l’huile impropre à la consommation, mais j’ai trouvé son attention très gentille. J’ai néanmoins décliné son offre généreuse. Il a déjà offert 90 dictionnaires aux enfants de Togbota et il faudrait encore des dizaines de virements bancaires pour arriver à bout de la faim de tout qu’ont les habitants de là-bas. Merci mon ami Niaquoué mais si tu veux m’aider un peu plus tard pour financer l’envoi de cartons de France, je ne dis pas non, par contre !

Nous avons dévalisé la boutique de ses dictionnaires “français/anglais“ et puis nous sommes allés au bureau d’Urgence Bénin d’où je vous écris. Ce midi, nous avons grignoté du pain avec du thon et de la Vache qui Rit et pour tout vous dire, je commence à en avoir PLEIN LES COUILLES (pardonnez cet écart de langage inhabituel sur ces pages) de bouffer de la Vache qui Rit. Le bovidé souriant me sort par les yeux (entre autre) et j’ai hâte de déguster les huîtres que m’a promis ma maman à mon retour, avec un verre de Pouilly Fuissé que mon père aura (après négociation) accepté d’ouvrir pour moi.

Vous savez quoi ? Vous me manquez.

déc 27

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Hello les amis ! Aujourd’hui c’est dimanche à Cotonou comme partout dans le monde du reste. Ils ont beau être en retard, faut pas pousser. Je vous devine avides d’informations quant au programme de ma journée qui fut des plus intéressantes. Réveil matinal, douche froide (il n’y a pas d’eau chaude au Bénin) puis départ pour le marché de l’artisanat où j’ai acheté de magnifiques bijoux en argent que j’ai – enfin que nous, avec Ana – avons lourdement négocié. Le vendeur, Rodolphe, était inflexible sur le prix. Nous nous sommes quittés en se disant qu’il allait faire comme tous et qu’il allait nous courir après en nous priant de revenir. Nous avons fait 5, 10, 15 mètres puis après 50 mètres, nous nous sommes dits que c’était foutu et que nous avions peut-être été trop durs en négociation. C’est le jeu : on ne gagne pas à chaque fois. Nous avons déjeuné dans le marché (délicieux ! Un petit restaurant tenu par un grand-père niçois qui possédait des bars à Nice avant de décamper il y a 20 ans pour s’installer ici. A mon avis, il devait avoir de gros problèmes sur la Riviera…). Ensuite, nous avons assisté à un événement : Eugène nous a rejoint afin de nous présenter sa fiancée, Romaine, une ravissante étudiante en droit aussi timide que lui. Je crois qu’il était fier et anxieux de nous présenter sa promise (les relations hommes/femmes avant mariage sont très compliquées ici. On doit se constituer une dote, garder une certaine forme de distance avec la femme etc. Rien à voir avec la France où on a un préservatif dans la poche dès le premier rendez-vous). Nous sommes retournés avec eux dans l’échoppe du marchand où après 30 minutes de palabres en fon et français, il a consenti de nous céder les bijoux pratiquement au prix que nous souhaitions. Ensuite, nous avons filé tous ensemble au marché au tissu afin de ramener à Nicole Sarradon (ma psychologue. Oui, c’est incroyable mais je consulte ! Une femme admirable, mélange de Marguerite Yourcenar et de Mamie Nova pour le physique et de Freud et Mireille Dumas pour l’intellect. Je vous parlerai d’elle un jour prochain car c’est grâce à Nicole que je ne mouille plus mes draps). Vous verriez ce capharnaüm dans lequel nous avons pénétré, c’était incroyable : imaginez un immense labyrinthe sur 3 étages, éclairé par de petites lumières. Côte à côte se dresse des piles de tissus de toutes les couleurs sur des mètres et des mètres. Des vendeuses, pour la plupart, font la sieste sur un tabouret, par terre ou sur une table en attendant le client. Et nous revoilà partis pour négocier à nouveau… Nous avons regardé les femmes s’activer alors qu’avec Eugène, nous sirotions un soda au citron qu’un vendeur ambulant nous avait vendu dans l’étroite allée qui circule comme un serpent dans cette immense entrepôt. Nous avons également pris du tissu pour Wilfried et sa famille afin que sa femme confectionne des vêtements pour eux tous. Il était une fois de plus ému de notre cadeau et il nous a dit en nous remerciant chaleureusement “mais je suis… je suis… dépassé !“. Après le marché, nous sommes allés à Porto-Novo en “zem“ pour rendre visite à 2 petites filles (voir photo) Julie et Sabine, qui ont quitté Togbota l’an dernier pour vivre avec leur mère à Cotonou. Leurs progrès scolaires sont stupéfiants (preuve, s’il en fallait une, qu’il vaut mieux étudier dans les grandes villes que dans l’école de la brousse) et cela a fait grandement plaisir à Ana de les retrouver. Les petites lui ont sauté au cou et elles ont eu droit à des cadeaux qu’elle leurs avait apporté : crayons de couleurs, livres pour enfants, peluches… Elles étaient toutes intimidées et avouez qu’elles sont craquantes, non ?
Nous avons passé un long moment à jouer et rire avec elle et à “palabrer“ avec leur grand-mère qui riait à chaque fois que j’essayais de m’exprimer en fon. J’ai appris une nouvelle expression d’ailleurs : “bonne assise“. Vous le dites aux amis qui sont venus vous rendre visite pour leur signifier votre joie de les voir chez vous… “bien assis“.
Ce soir, nous sommes à nouveau invités chez Aurélie pour un apéro. Que de mondanités !

déc 26

DSCN0372Aujourd’hui samedi, repos ! On avait prévu de faire la grasse matinée mais malheureusement une panne d’électricité en a décidé autrement et les ventilateurs ont cessé de tourner vers 5h00 du matin, rendant vite la température dans nos chambres insupportable. J’ai fini ma nuit la porte ouverte (tant pis pour les moustiques. De toutes les façons, ils m’avaient tout pompé à Togbota). Ana a quand même réussi à ronfler (oui, ronfler !) jusqu’à 10h30 pendant que je lisais un assez mauvais roman d’espionnage de Ken Follet (Code Zéro).
Les coupures d’électricité ou d’eau sont très fréquentes à Cotonou et c’est pourquoi dans toutes les salles de bains, dans toutes les habitations, vous avez des seaux et des bassines remplies d’eau “au cas où“. Aurélie, une amie française d’Ana aux yeux verts émeraudes, qui travaille ici depuis 1 an, nous racontait qu’il y a un mois, il y a eu une panne d’eau d’une semaine dans sa rue. Une semaine sans eau… Aller au puits chercher de l’eau et monter ensuite les étages avec des jerricans, vous voyez le tableau ? Pour l’électricité, c’est identique. Le plus amusant est que lorsque vous cherchez à comprendre d’où vient le problème, personne n’est en mesure de vous l’expliquer. “C’est comme ça, Jeff !“ m’a répondu en éclatant de rire Wilfried, l’unique employé de l’hôtel “L’Ancrage de l’Océan“ à Cotonou. J’adore cet homme. C’est un esclave moderne comme il y en a tant dans le tiers-monde. Il travaille nuit et jour. Toujours présent sur son tabouret placé derrière le comptoir, parfois somnolant mais avec un large sourire barrant son visage quand il me voit arriver. “Jeff !“ dit-il toujours dans son accent si particulier. Je ne vois que ses dents dans le noir et Ana n’existe pas pour lui. Je lui donne chaque jour un Mars ou un Snickers que j’avais acheté à Casablanca en duty-free et il s’en délecte. “C’est bon !“ me dit-il et c’est souvent la seule chose qu’il mange de la journée. Pour Noël, il n’a pu rentrer que 3 heures chez lui, à 17 kilomètres de là pour voir ses 2 enfants que nous avons gâté pour les fêtes : habits, pâte à modeler, peluches… Il avait les larmes aux yeux car ce sont les seuls cadeaux qu’il avait à leur offrir cette année. Quand je lui demande naïvement pourquoi il travaille autant et pourquoi il ne s’arrête pas un peu pour les fêtes, il me répond gentiment : “mais je ne peux pas Jeff ! Je dois travailler sinon qui va nourrir la famille ?“ Il n’y a pas de congés pour lui et il se fait exploiter. Il a démissionné il y a quelques mois car son patron, le propriétaire, ne voulait pas lui accorder une augmentation alors que la femme chargée de l’entretien avait rendu son tablier et que Wilfried avait récupéré son labeur. Pas con le patron : 1 seul salaire pour faire le travail de 2 personnes. Alors Wilfried a quitté L’Ancrage et son patron a recruté une autre personne pour le remplacer. Puis une autre. Puis une autre. Après 5 démissions, il a rappelé Wilfried et lui a accordé son augmentation. Il n’évaluait pas le capital qu’il avait entre les mains avec ce type là comme “homme à tout faire“. Wilfried est une boule d’optimisme et de rire. Il rigole en permanence et c’est un vrai bonheur de le croiser tous les jours quand je suis à Cotonou et je voulais vous parler de lui.

Cet après-midi, nous avons fait les lézards avec Ana, sous un cocotier au bord d’une piscine. Nous avons mangé “normalement“ et bu “fraichement“ et cela m’a fait le plus grand bien de nager dans une eau presque trop chaude. Nous étions les seuls “yovos“ (blancs) de l’établissement et ce soir nous sommes invités à un apéro puis à une soirée sur la plage. Je sais que cette nuit, quand je rentrerai me coucher, un homme m’accueillera avec un beau sourire, quelle que soit l’heure : mon ami Wilfried.

déc 25

DSCN0360Matinée difficile. Après encore une nuit difficile pour moi (mon dos avec ce putain de nerf qui ne veut pas se remettre en place !), nous nous retrouvons dans la case des enfants pour distribuer les jouets restants, des vêtements, les dictionnaires et les baskets achetés à Cotonou avec vos dons. Tout avait encore bien commencé et puis, tout a dégénéré de nouveau. J’ai des images qui me resteront gravées longtemps en mémoire. Ana ne voulait pas que j’en parle car elle a peur que vous ne “donniez plus“ mais il faut vous raconter et relativiser, chercher à comprendre. J’ai des images de mères qui me tendent leurs enfants à bout de bras, hurlant de peur et de douleur, pour que je m’en saisisse et que je les habille. Leurs traits sont déformés par l’inquiétude, la peur de manquer, la crainte qu’il n’y ait plus rien pour habiller leurs petits… C’était de la folie. Le mot n’est pas exagéré. Désespérant par moment. Après que chaque enfant ait pénètré dans la pièce, on était obligé de fermer la porte avec le verrou. Ils étaient déboussolés, content d’être arrivés là pour certains… On choisissait des habits pour eux, on leur passait rapidement un tee-shirt, un short, un pantalon ; nous ajoutions un jouet parfois et puis c’était vite la sortie… Je devais les évacuer par la fenêtre car la porte était prise d’assaut. Ils ne pouvaient plus sortir. Je les laissais glisser le long du mur… j’en pleure encore quand je vous écris cela. Les nerfs lâchent mais c’est bon signe ! J’ai fait des photos et même de cela, j’ai honte. Je les prenais en photo en train de hurler, de crier “moi moi ! Jeff, Jeff !!! Prends mon enfant !!“. Je n’ai pas fait ces photos pour décorer les murs de ma chambre mais pour me souvenir et vous dire qu’il faut continuer. On peut parfois avoir l’impression que l’Afrique est un puits sans fond mais il y a bien un moment où on y arrivera, non ? Je veux y croire. Après, cela a été la distribution des dictionnaires et des baskets… Cela a été pire que pour les vêtements car là, nous avions à faire à des grands. Eugène et Ana voulaient arrêter mais je leur ai dit qu’on y était et qu’il fallait aller jusqu’au bout, que je ne recommencerai pas tout cela plus tard. Je crois que c’est à ce moment là que je me suis dit intérieurement que je ne viendrai plus à Togbota. J’ai su à cet instant que j’aurai du mal à effacer ces images. Je ne sais pas comment font les gens dont c’est le métier. Ceux qui distribuent du riz au Darfour à des populations qui crèvent de faim… On a finit la distribution et bien évidemment, il en manquait des dizaines et des dizaines… Je n’ai entendu alors que plaintes et complaintes : “Jeff ! Jeff ! Je n’ai pas eu de crêpes (baskets) !“, “Je n’ai pas eu de dictionnaire ! Pourquoi ?“ Pourquoi ? Bonne question fiston. Je n’ai pas la réponse. La vie est injuste, ce doit être ça petit, mais tu le savais déjà en naissant au Bénin, non ? A la fin, je jetais par la fenêtre ce qui me restait : des livres pour enfants, des vêtements, à des personnes, des mères ou des enfants que je montrais du doigt en comptant que les autres acceptent mes choix arbitraires, mais à chaque fois, c’était la ruée… Des petites filles, des mères, devaient se battre pour conserver un bas de pyjama, un short, une peluche… J’ai eu l’impression d’être au zoo et de lancer de la viande à des fauves. Elle est pas terrible cette image mais c’est celle qui me vient alors désolé…

Nous avons baissé le volet en bois et je me suis effondré contre le mur de la case. Figé. Cherchant à comprendre ce qui venait de se passer.

Je ne retournerai pas à Togbota lundi. Je l’ai annoncé aux enfants. Je suis fatigué. Physiquement et moralement. Peut-être qu’un jour j’y reviendrai. Peut-être. En attendant, je vais continuer mon action. Je continuerai d’envoyer des cartons de vêtements et de jouets que d’autres plus courageux que moi distribueront, alors aidez-moi, s’il vous plaît. J’ai besoin de vous et j’ai vraiment compris aujourd’hui, qu’eux aussi comptaient sur nous.

déc 24

DSCN0329Quelle soirée ! Je n’ai pas pu m’empêcher de m’éloigner un peu, me mettre à l’écart de la fête car j’avais besoin de coucher mes émotions. Jusqu’à aujourd’hui, je dois vous avouer que j’étais un peu sur ma faim. Je me demandais ce que je faisais ici, à quoi “mon engagement“ (un mot trop grand pour moi) servait et je vous ai déjà fait un peu échos de ces doutes. Ce soir, j’ai compris. Imaginez-vous le 24 décembre, dans un village d’un pays lointain où il n’y a ni eau, ni électricité. Vous et quelques personnes de bonne volonté, avaient dressé une toile blanche sur le mur d’une école délabrée. Vous avez passé 3 heures sous une chaleur écrasante à convaincre un habitant de bien vouloir vous prêter, comme prévu, ses hauts parleurs et son amplificateur afin de pouvoir diffuser un film de Walt Disney à des enfants (et des grands) qui n’en ont jamais vu. Après avoir négocié avec l’un, demandé à un autre de vous louer ses enceintes, le premier revient sur sa décision et accepte finalement de vous les prêter. Mais un autre conflit éclate au sujet du lieu de la projection. Le chef du village voulait que ce soit dans son quartier et non à l’école, plus centrale : il bloque tout et on vient me réveiller pendant la sieste pour “discuter“. J’avance mes arguments : lieu plus central, plus pratique, capacité d’accueil plus grande… Quelques verres de Sodabi et les arguments plus posés que les miens d’Eugène arriveront à bout des négociations… C’est épuisant et tout est comme ça ic. Un “oui“ n’est jamais un oui. Jusqu’au dernier moment, vous ne savez pas… 17h30 les enceintes qui doivent arriver par pirogue ne sont toujours pas là et puis elles arrivent mais le groupe électrogène ne peut accepter les prises électriques “classiques“ (ne me demandez pas, je n’y comprends rien). On cherche une solution. On en trouve une. L’ampli qui m’ait présenté date de 1978 avec des connectiques que je n’avais pas vu depuis ma jeune enfance (“c’est très bon ampli ça Jeff !“ me dit-on quand ils aperçoivent mon regard consterné). On essaye de brancher un lecteur de DVD dessus : nous n’avons ni images, ni son. On branche alors mon ordinateur sur le video projecteur que j’ai amené avec moi : on a de l’image mais pas de son. Nous travaillons désormais à la lampe électrique et les moustiques nous dévorent. Le village commence à se rassembler autour de l’écran allumé. Je sors un câble de je ne sais où et David, un petit jeune à qui appartient ce matériel hétéroclite, mord dans le câble, réalise des soudures d’un autre monde avec ses mains et… le son crépite ! Une enceinte sur 2 marche ! On annonce à tout le monde que le film va commencer ce qui n’a aucun effet car les gens ne savent pas ce qu’est un film ! Le logo Disney apparaît, et la chanson du générique raisonne dans la forêt africaine… Je suis en Afrique et je projette à une population aborigène “Le Roi Lion“, vous imaginez le truc ? Tous les enfants s’assoient. Un calme, jamais entendu jusqu’ici, se fait dans l’assistance. Les grands, les vieux, tout ce que le village compte, font silence devant les images de Simba le lion. Tous les soucis techniques et humains s’évanouissent d’un coup et je surprends même une larme couler sur ma joue gauche quand je contemple toute cette assemblée. C’est putain de beau ! On emploie souvent le terme “émerveillé“ et bien il n’a jamais pris autant de sens que ce soir : la population est éblouie par le film. Tous ne comprennent pas le français mais qu’importe : ce qui est bien avec Disney, c’est que les images ont leur propre langage. Les gens rient et sont effrayés par les hyènes… Le film se termine dans le silence. On me demande alors de passer mon film sur le Bénin réalisé en avril dernier et que vous avez pu découvrir sur ce blog par petits bouts. J’hésite et puis je l’envoie sur l’écran et là… ce sont des éclats de rire ENORMES ! Ils se voient à l’écran ! S’appellent par leurs prénoms, hurlent, exultent, applaudissent ! De la joie pure et simple. Le film de Disney est oublié ! Ce sont eux les vedettes désormais. Le film qu’a fait François Volfin de mes pauvres images prend toute sa dimension sur cette toile blanche. Voilà, c’est terminé. Tous viennent me dire merci en français ou en fon. Je prends ! Ils sont heureux. Ils dansent maintenant sous les ballons de baudruche gonflés et installés par Ana. C’est la fête qui commence. J’étais trop ému et fatigué par les événements de la journée et je pensais à mes enfants, de qui j’étais bien loin, alors je me suis éclipsé discrètement comme je sais si bien le faire en France ! Je suis retourné de nuit dans ma case en évitant les crocodiles et les scorpions et je me suis retrouvé avec Isidore (un jeune élève à moi) qui m’a rejoint, à partager une bouteille de Coca-Cola et un paquet de chips au vinaigre. Voilà mon Noël 2009… En 2008, il était bien différent. Pas mieux ni moins bien. Juste différent. Je n’oublierai pas celui-ci. Eux non plus je l’espère. Il n’y avait ni huîtres, ni cadeaux, ni foie gras mais juste de la joie et du bonheur simple que nous nous sommes partagés.

Ah oui, j’oubliais : durant le film, 2 bébés sont nés au dispensaire. Noël et Innocent vous souhaitent un très joyeux Noël.

déc 23

flicripoux

Hier après-midi, nous sommes allés au marché pour acheter des chaussures pour les enfants. Nous sommes tombés sur des vendeurs qui nous ont vont vu arriver de très loin… 5000 Francs la paire : “de vrais Converse Missieurs ! De la qualité !“ Sauf que les vrais Converse ne portaient pas le bon logo et qu’il y avait marqué “made in China“ sous les semelles. Après 1/2 heure de palabres, avec fausses sorties et une interprétation parfaite de la gentille acheteuse (Ana) et le méchant acheteur (moi), nous avons réussi à les faire tomber à 3500 FCFA. Ensuite, nous avons hélés un “zem“ (mobylette-taxi) qui nous a emmené à deux sur sa selle vers la librairie centrale. Un policier s’approche de nous à un feu rouge (voir photo) et arrache les clefs du véhicule sans rien dire et s’éloigne. Ana va lui demander des explications mais l’homme de Loi ne veut rien savoir et exige que le chauffeur vienne s’expliquer avec lui. Le problème est que la “Loi“ interdit le transport de 2 passagers par mobylette. L’homme est effondré : sans son “zem“, il est au chômage. Ana essaye de convaincre le policier que ce n’est pas de la faute du pauvre chauffeur mais de la nôtre qui avons insisté pour qu’il nous prenne ensemble car elle lui raconte “avoir peur seule sur un zem“. Le policier est inflexible et il bloque le 2 roues en disant que cela se règlera au commissariat. Ana rajoute que c’est Noël et qu’il pourrait avoir un geste de pardon. Le policier répond qu’il n’y a pas de Noël chez les policiers… Nous sommes tombés sur Docteur Justice. Un incorruptible au pays de la corruption. Nous aurions pu partir et poursuivre notre chemin mais la vu de ce pauvre chauffeur de zem privé de son outil de travail nous a fendu le cœur et tels “Avocats sans frontières“, nous nous sommes donnés comme mission de récupérer ses clefs. Je vais alors discuter avec Mister Inflexible. Je lui parle de Dieu, de la mission humanitaire que nous menons pour sauver des enfants pauvres, je lui parle d’espoir et de lumière céleste auquel il aura droit s’il se montre magnanime et, en conclusion, je lui demande quel est le montant de l’amende que le pauvre homme devrait acquitter pour récupérer ses clefs. Le policier me répond 7500 FCFA. Je lui rétorque que cet homme a une famille à nourrir et un travail à faire et que lui demander 3 jours de salaires était exorbitant. Je poursuis en lui disant que, par un heureux hasard, nous avons 5000 FCFA sur nous. Le policier s’est éloigné lentement, l’air de réfléchir à ma proposition. Je l’ai suivi et c’est derrière un panneau publicitaire que l’échange s’est déroulé : un billet vert contre les clefs du véhicule que nous avons remis à son propriétaire qui avait les larmes aux yeux. Il nous a conduit à la grande librairie (avec un ami à lui chauffeur de zem) et il ne nous a rien demandé pour cette course. Il m’a regardé et m’a demandé combien j’avais payé. Je lui ai répondu “5000 FCFA“. Il répétait “ce n’est pas normal“. Je crois qu’il avait honte que nous ayons assistés à ce genre de pratique et il était ému de voir que 2 “yovos“ (blancs) s’intéressent à sa condition de chauffeur de taxi. Il m’a dit, l’air grave, ses yeux plantés dans les miens, “que Dieu vous bénisse et vous garde éternellement“. C’est drôle mais je suis certain que je n’oublierai jamais son regard. De toutes nos “bonnes actions“, c’est celle là qui m’a le plus marqué jusqu’à présent.

Nous avons acheté 40 dictionnaires : 20 français et 20 français/anglais et nous amenons tout ça aujourd’hui à Togbota en “zem“. C’est reparti pour 2 heures de route dans la brousse en mobylettes. Mes cervicales vont encore déguster. Je vous raconterai vendredi quand nous reviendrons. J’aurais des choses à vous conter sur un Noël dans la forêt…