Matinée difficile. Après encore une nuit difficile pour moi (mon dos avec ce putain de nerf qui ne veut pas se remettre en place !), nous nous retrouvons dans la case des enfants pour distribuer les jouets restants, des vêtements, les dictionnaires et les baskets achetés à Cotonou avec vos dons. Tout avait encore bien commencé et puis, tout a dégénéré de nouveau. J’ai des images qui me resteront gravées longtemps en mémoire. Ana ne voulait pas que j’en parle car elle a peur que vous ne “donniez plus“ mais il faut vous raconter et relativiser, chercher à comprendre. J’ai des images de mères qui me tendent leurs enfants à bout de bras, hurlant de peur et de douleur, pour que je m’en saisisse et que je les habille. Leurs traits sont déformés par l’inquiétude, la peur de manquer, la crainte qu’il n’y ait plus rien pour habiller leurs petits… C’était de la folie. Le mot n’est pas exagéré. Désespérant par moment. Après que chaque enfant ait pénètré dans la pièce, on était obligé de fermer la porte avec le verrou. Ils étaient déboussolés, content d’être arrivés là pour certains… On choisissait des habits pour eux, on leur passait rapidement un tee-shirt, un short, un pantalon ; nous ajoutions un jouet parfois et puis c’était vite la sortie… Je devais les évacuer par la fenêtre car la porte était prise d’assaut. Ils ne pouvaient plus sortir. Je les laissais glisser le long du mur… j’en pleure encore quand je vous écris cela. Les nerfs lâchent mais c’est bon signe ! J’ai fait des photos et même de cela, j’ai honte. Je les prenais en photo en train de hurler, de crier “moi moi ! Jeff, Jeff !!! Prends mon enfant !!“. Je n’ai pas fait ces photos pour décorer les murs de ma chambre mais pour me souvenir et vous dire qu’il faut continuer. On peut parfois avoir l’impression que l’Afrique est un puits sans fond mais il y a bien un moment où on y arrivera, non ? Je veux y croire. Après, cela a été la distribution des dictionnaires et des baskets… Cela a été pire que pour les vêtements car là, nous avions à faire à des grands. Eugène et Ana voulaient arrêter mais je leur ai dit qu’on y était et qu’il fallait aller jusqu’au bout, que je ne recommencerai pas tout cela plus tard. Je crois que c’est à ce moment là que je me suis dit intérieurement que je ne viendrai plus à Togbota. J’ai su à cet instant que j’aurai du mal à effacer ces images. Je ne sais pas comment font les gens dont c’est le métier. Ceux qui distribuent du riz au Darfour à des populations qui crèvent de faim… On a finit la distribution et bien évidemment, il en manquait des dizaines et des dizaines… Je n’ai entendu alors que plaintes et complaintes : “Jeff ! Jeff ! Je n’ai pas eu de crêpes (baskets) !“, “Je n’ai pas eu de dictionnaire ! Pourquoi ?“ Pourquoi ? Bonne question fiston. Je n’ai pas la réponse. La vie est injuste, ce doit être ça petit, mais tu le savais déjà en naissant au Bénin, non ? A la fin, je jetais par la fenêtre ce qui me restait : des livres pour enfants, des vêtements, à des personnes, des mères ou des enfants que je montrais du doigt en comptant que les autres acceptent mes choix arbitraires, mais à chaque fois, c’était la ruée… Des petites filles, des mères, devaient se battre pour conserver un bas de pyjama, un short, une peluche… J’ai eu l’impression d’être au zoo et de lancer de la viande à des fauves. Elle est pas terrible cette image mais c’est celle qui me vient alors désolé…
Nous avons baissé le volet en bois et je me suis effondré contre le mur de la case. Figé. Cherchant à comprendre ce qui venait de se passer.
Je ne retournerai pas à Togbota lundi. Je l’ai annoncé aux enfants. Je suis fatigué. Physiquement et moralement. Peut-être qu’un jour j’y reviendrai. Peut-être. En attendant, je vais continuer mon action. Je continuerai d’envoyer des cartons de vêtements et de jouets que d’autres plus courageux que moi distribueront, alors aidez-moi, s’il vous plaît. J’ai besoin de vous et j’ai vraiment compris aujourd’hui, qu’eux aussi comptaient sur nous.















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